Culpabilité

Une de mes vies                                                 

Lentement, une douce langueur engourdie mes membres, la musique des gouttes d'eau sur la fenêtre rajoute à ma quiétude son doux murmure bienfaisant. La voix dirige ma relaxation et étend sur mon cerveau la brume de la méditation.

Un long couloir sombre, des portes fermées rougeâtres, des panneaux indicateurs où je ne peux lire les mots, des méandres sans fin qui voudraient me défendre l'accès de la connaissance.

Quelle porte pousser ? Une chute en spirale dans un puits sans fond. Le vertige vient et m'aspire, je me sens partir et perdre pieds. J'ai poussé la porte et j'ai vu.

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Gavroche

La nuit enveloppe tout autour de moi, une odeur fétide et âcre monte à mes narines, je sens l'humidité sous mes pieds nus. J'ai l'impression d'être caché dans les contreforts d'un immense édifice. De l'eau suinte et s'écoule le long des vieilles pierres. Le sol est fait de pavés. Je me sens sale, j'ai froid, je suis blotti derrière un pan de mur en biais, je me sens traqué.

 

Pourquoi ce masculin, il vient tout naturellement.

Je grelotte, je cherche des yeux un autre abri. Pourquoi ce lieu ? Où suis-je ? Qui suis-je ?

L'époque ?

 

Vu mon habillement, je pense à la fin du 19 ème début 1900, je suis dépenaillé, pieds nus, culotte à mi jambe, chemise et gilet, tout est sale, cela me dérange, je suis en désaccord avec ma vie actuelle. La crasse me fait horreur.


 

Mon âge ?

 

Quinze, seize ans environ... je ne sais exactement car il y aura un trou dans l'espace temps, une période dans laquelle je ne suis pas entré, peut être aurai-je l'occasion d'y revenir. Je ne sais ce que j'ai fait entre cette période et celle qui m'amène à être seul au monde si jeune.

 

Des bruits me font quitter ma cachette...

Je cours dans les ruelles d'une ville sombre, après une errance dont je ne connais pas la durée, j'arrive près d'une porte, lueur bienveillante dans mes ténèbres.

 

Je ressens une aura positive de cette porte. La porte s'ouvre, la douce chaleur d'une cheminée vient jusqu'à moi. Une femme très jeune vingt ans à peine s'active dans la pièce qui est une cuisine, la grande pièce commune qui sert à toute la vie de famille. La lumière environnante nimbe la jeune femme d'une auréole de douceur.

 

Elle est bleue, elle est lumineuse, son visage irradie de gentillesse. Je me sens bien, nul jugement dans le regard qu'elle pose sur moi, une main se tend que je saisis, j'ai honte, mes mains sont sales, ce sont des mains robustes, médusé je vois que ce sont des mains d'homme, je suis un jeune homme. Ces mains sont les miennes, elles me surprennent, en les regardant, je réalise peu à peu cet identité d'homme.

Ce masculin qui est venu sous la plume, est là sur mes mains.

Doucement, comme pour ne pas m'effrayer, la jeune femme me demande si j'ai froid et de m'approcher du feu. Ce seul mot de feu fait naître en moi une onde de choc, une onde violente qui me terrasse, me cloue sur place, muet et pâle. Mon hôtesse ne parait pas voir mon trouble et me pousse vers la cheminée. C'est alors que soudain, des vagues de souvenirs viennent heurter mon cerveau.

J'ai mal à la tête, une descente vertigineuse vers le passé... mais au moment où celui-ci va m'engloutir pour peut être m'anéantir, la main douce et fraîche de la jeune femme m'oblige à relever la tête.

 

- As-tu faim ? Préfères-tu t'asseoir plutôt ?

 

Hélas, je ne peux émettre un son et je lui fais comprendre par signe que je ne parle pas mais que je l'entends.

Je m'assois près d'elle et l'écoute m'expliquer qu'elle me donnera volontiers à manger, mais...

- Peux-tu au moins écrire qui tu es ? Moi, c'est Marie, et toi

Je regarde le papier et le crayon qu'elle me tend, j'esquisse un sourire. Je suis heureux elle s'appelle comme... ma tête me fait mal de nouveau. Mon sourire a disparu et je vois sur le visage de Marie qu'elle est déjà soucieuse pour moi.

Pourtant je suis sale, mes vêtements plus que douteux attestent que je suis resté sans soin très longtemps.

Alors je fais un effort énorme pour tracer quelques lettres pour former ce nom que je pense être le mien :  Julien, Julien Le Meur.

Je vois au sourire de Marie qu'elle est contente que je sache écrire.

Pourquoi en passant dans cette rue ai-je été attiré par cette lumière, par cette maison et pas une autre ? Pourquoi, soudain j'en ai eu assez d'errer sans but à travers campagnes et villes ? Questions sans réponse car emporté par cette vague de chaleur, de douceur, de gentillesse et bientôt de bonheur, je ne m'interrogerai sur ce qui a été mon passé que bien plus tard.

Marie prit fermement les choses en main, dirigeant les opérations qui petit à petit me faisaient reprendre figure humaine, me ramenant peu à peu au monde des civilisés

Pas possible d'avoir une telle couche de grasse, mes cheveux n'avaient même plus de couleur et je ne vous parle pas de l'odeur que je devais dégager.
Il est vrai que je dormais plutôt dehors, dans les granges avec les animaux que dans un bon lit tout propre tel que celui que Marie me fit sans cesser de me parler de tout et de rien, ce qui faisait sa vie.

Plus de parents, plein d'amis car le coeur sur la main elle était toujours là pour tout le monde. Sa table était ouverte, pour donner aux gens comme moi un peu de chaleur et de pain, mais moi ...

Les mots se sont espacés. Je sens qu'elle réfléchit. Sa voix a changé. Un sanglot peut être est caché derrière ses mots. Les pleurs je connais bien.

Tiens pourquoi, est ce que je connais les larmes ?

Je pose la main sur son bras, Marie se retourne et je vois qu'elle est émue.

J'essaie de faire passer dans mes yeux mon interrogation.

- Tu ressembles tellement à mon père.

Dès que tu es rentré, j'ai senti que je devais te tendre la main que tu étais    différent que le destin voulait que je croise ton chemin, que je pouvais quelque chose pour toi. Ne t'inquiètes plus ta route s'arrête ici. La vie à moi aussi n'a pas fait de cadeau et je peux t'aider à retrouver ton passé. Tu es bien sans souvenirs n'est ce pas ?

Je sens que sur mon visage les larmes coulent. Je veux la croire mais comment a-t-elle compris que j'étais un naufragé sans bateau. Qu'il y avait un grand vide dans ma tête qui me faisait faire des lieux et des lieux à travers campagnes et villes, sans but.

 

- Maintenant tu dois manger et puis dormir.

 

Auprès de Marie, jour après jour, je reprends goût à la vie. Je reprends aussi espoir qu'une lueur viendra éclairer le tunnel du passé.

Un dialogue s'est instauré. Un curieux échange de langage parlé de Marie et écrit  pour moi.

Marie parle beaucoup avec les yeux et sur ce point je lui ressemble. Mes yeux et mes mains sont depuis aussi loin que j'ai des souvenirs les seuls moyens de m'exprimer.

Personne ne m'avait tendu ainsi crayon et papier pour entrer en contact avec moi. Je subissais le refus, le rejet de la différence.

Avais-je parlé un jour ? Cette question me torture.

Qui m’a appris à lire et écrire ?

 

Quelques jours après mon arrivée chez Marie, elle me conduit chez son vieux docteur.

C'est le docteur LAURENT, le médecin de famille. Depuis la naissance de Marie, il avait vu passer bien des événements  dans la vie de la petite, comme il l'appelle.

Naissances, maladies, morts, se sont succédées à un rythme accéléré durant les vingt dernières années. Marie  m'a préparé à cette visite, ce n'est que pour la rassurer, une formalité.

 - Ce docteur est gentil, tu verras.

 

La maison du docteur LAURENT, je la découvre au milieu d'un enchantement de verdure. Grande, claire, ouvrant de larges baies sur un luxuriant jardin à l'anglaise.  Des chants d'oiseaux fusent de partout. Ils sont dans le jardin, dans la maison. J'écarquille les yeux aar je connais bien les oiseaux des champs des jardins et des forêts mais ceux du docteur me sont inconnus. La bouche ouverte, je regarde les couleurs vives, j'écoute leurs trilles et leurs langages venus de tous les continents.

Au détour d'une d'une allée dans cette entrée qui ressemble à une serre enchantée, un petit homme arrive en trottinant. Cheveux neigeux, barbe de même, encadre un doux visage rubicond. Derrière des lunettes rondes à la monture d'acier, des yeux bleus très vifs et espiègles me scrutent avec attention. Un plissement de l'oeil droit m'avertit que je l'intrigue un peu.

- Bonjour, petite, alors voilà la garçon dont tu m'as parlé.

  Quel gaillard, je vois que tu le soignes bien.

- C'est Julien, Docteur.

- Approches Julien. Suis-moi, nous retraversons cet oasis de verdure, une certaine moiteur colle mes cheveux, j'ai peur mais tout autanti émerveillé. Tout me plaît, le docteur et son environnement. Il m'entraine à sa suite vers son cabinet

 

D'une manière douce et précise, il scrute, palpe, écoute. Il s'attarde sur ma gorge et mes oreilles.

Il note ce que Marie peut lui apporter comme détails et déchiffre ce que je lui écris.

Difficile de dire, si j'ai parlé, si je me souviens avoir parlé, si j'ai eu mal dans la gorge, aux oreilles. Avant Marie c'est le néant total, aucun souvenir. Avec un diapason il confirme que j'entends bien. D'ailleurs à mon visage attentif aux cris des oiseaux, il e le savait déjà.

Alors il soupire et exprime ce que moi autant que Marie pensons, puisque j'entends, c'est sans doute un choc émotionnel qui a provoqué mon silence. Mais aussi cet amnésie.

Un autre choc lui rendra peut être la voix. C'est la seule chose à attendre.

Il rassure Marie.

- Ne t'inquiètes pas, Julien est en pleine forme.

  Sa mémoire reviendra, tu verras. Sois patiente.

  En attendant, il a l'air intelligent, si tu veux le garder auprès de toi, fais

  lui apprendre un bon métier.

 

- Quel âge peut-il-avoir ?

- Je dirai dans les 16 ans, il est grand, ses mains sont robustes, les attaches bien que fines sont biens fixées, les cartilages souples prouvent qu'il grandira encore. Mais il est déjà bien grand. Tu es rassurée ?

Marie les yeux plein de bonheur sourit au vieux docteur et me prend par la main.

Les années ont passés de la tendre complicité est né un amour grandissant chaque jour pour Marie, notre vie était ensemble c’est tout … j’ai appris un beau métier, un métier qui dès que j’ai posé les yeux dans un atelier d’ébéniste  m’a paru évident, un terrain connu ………. Et puis un jour …

 

Des coups frappés à la porte arrêtent mon coup de varlope sur le bas de la porte du meuble que je suis en train de finir et d'ajuster.

 

- Julien, viens vite il y a le feu chez l'Emile, dépêches-toi !

 Je lâche l'outil et sors dehors, je cherche des yeux la maison d'Emile ce que je vois me cloue sur place. Sa maison est la proie d'immenses flammes qui viennent lécher les arbres mitoyens de notre maison.

Je sens un malaise qui monte en moi, le vertige qui me reprend comme à chaque fois que je suis face au feu.

Les oreilles bourdonnantes, terrassé par les souvenirs, pourquoi ce jour-là et pas avant ?

J'entends...          

 

des bruits de carreaux qui volent en éclats sous l'effet de la chaleur, me parviennent là où je me cache; des voix qui crient, qui hurlent des ordres, j'entends aussi des cris d'effroi, une chaleur insupportable vient jusqu'à moi. De hautes flammes montent d'un bâtiment de bois, les grandes fenêtres vitrées ne sont plus que des trous béants sur le foyer. Les flammes sortent en tourbillons et quelqu'un appelle, il devrait y avoir du monde à l'intérieur.  Les voisins n'osent penser que toute la famille est à l'intérieur. Les parents, le petit, ce n'est pas possible, ils doivent être sortis, ailleurs mais ici dans le brasier, c'est trop atroce. Les secours sont longs à arriver, une chaîne humaine s'est constituée tout naturellement, en attendant les pompiers. Chacun à apporter un seau et l'eau arrive bien trop lentement. Une odeur de bois brûlé, forte et râpeuse, qui prend à la gorge, fait suffoquer les premiers secours. Au fur et à mesure que l'eau apaise la chaleur ardente et que les flammes se dissipent un peu, les yeux cherchent en vain une trace de vie.

 

 

La main sur la bouche, une femme aperçoit un effroyable spectacle, en haut des escaliers.

 

C'est une menuiserie qui est en proie aux flammes. Celle de Julien Le Meur, une petite entreprise où il travaille seul, souvent sous l'oeil bienveillant de son épouse Marie qui coud et brode près de la cheminée. A ses pieds, leur petit .... qui joue avec les copeaux de bois, les faisant s'enrouler autour de ses petits doigts. Il les trie par couleur des diverses essences, en les alignant sous le regard satisfait de la jeune maman. Il n'a pas plus de 4 ans et les jeunes parents sont heureux de ce petit si éveillé.

 

C'est la fin d'une belle journée, le soleil était là au rendez-vous. C'est l'hiver et la cheminée est allumée. Le bois crépite dans l'âtre. Je joue comme d'habitude par terre quelques années ont passées, j'ai 7-8 ans, les jeux ont peu changés quand ils sont à l'intérieur, je charge des copeaux sur les wagons d'un train, fabriqué par mon père, lui faisant prendre des routes imaginaires sur le parquet de l'atelier paternel.

Mes parents ne sont pas dans la grande pièce qui sert d'atelier, peut être allongés à faire la sieste, ils s'aiment si fort. Je suis sage, ils peuvent me laisser jouer seul ainsi. 

Je les entends chuchoter un moment puis le silence règne dans la maison.

Les flammes m'ont toujours fasciné, je les regarde jouer sur les murs la sarabande du feu sacré. Je leur attribue de grands pouvoirs, ma mère m'a souvent fait la lecture du petit journal, où les feuilletons parlent de grands chefs sioux, qui dansent autour d'un grand feu de joie. Je pose par terre un tas de copeaux et mime autour de lui une danse du scalp qui me parait bien terne.  Et si j'apportais un peu plus de vie et de couleur à mon jeu, les braises sont faciles à prendre avec une pelle et les légers morceaux de bois prennent bien vite, les flammes me lèchent les doigts, c'est chaud, c'est beau. Je reprends ma danse, mais trop vite les flammes s'amplifient et je recule au fond de la pièce, terrorisé par ce que je viens de faire.

 

 

Ma peur d'être grondé me fait commettre le geste fatal, j'ouvre la porte sur le dehors, une poussée de vent s'engouffre et vient attiser le début d'incendie qui instantanément se propage à toute la pièce puis à toute la maison de bois. Je fuis, je suis dehors et me réfugie derrière une maison voisine, où j'assiste aux efforts inutiles des voisins pour éteindre le feu.

 

C'est la fuite éperdue, dans mon cerveau d'enfant je n'ai qu'une idée quitter cet endroit. Je vais me faire disputer, c'est sûr. Jouer avec le feu était interdit. Maman va me courir après pour me dire que je suis puni et  je serais privé de ces baisers si doux.

Etourdi par ma course, je n'entends plus les cris et la rumeur qui monte sur l'état de la maison. Je cours toujours, tant que mes petites jambes tiendront le coup.

Ma course me conduit au dehors de la ville, la journée est finissante et ma peur du noir me mène vers un hameau. Les flammes vacillantes des bougies derrière  les carreaux d'une ferme m'attirent comme un insecte.

Je suis malheureux sans Maman, si douce, si belle. Mais elle doit être si fâchée qu'elle ne voudra plus me voir. La gorge sèche, les yeux irrités de tous les pleurs que j'ai versé depuis le début de mon errance, je suis terrassé par la fatigue.

Alors je me glisse vers une porte où je sens la chaleur d'une pièce où dorment des bêtes. La paille sous mes pieds crisse, je fais doucement. J'aperçois des moutons leur odeur de suint monte à mes narines et me picote les yeux. En sentant cette chaleur animale, je n'ai plus peur. Avant de m'endormir dans un coin, je pleure en pensant à mes parents qui n'ont plus de maison et doivent me chercher partout. Au chagrin de Maman, sans moi ... la fatigue a eu raison de ma peine, je m'endors en murmurant  des mots sans suite ... le feu ... Maman ... Papa ... je vous aime... ne partez pas.

Les piétinements des moutons autour de moi, me réveillent. Un jeune vient me renifler et  déclencher ainsi des frissons et des rires. Je caresse sa tête bouclée, il sent fort, mais c'est bon de sentir sa chaleur sous ma main. Mais à l'instant où je veux lui dire bonjour, aucun son ne sort de ma bouche. Je fais des efforts pour faire sortir les mots, rien, sinon un son rauque et bizarre que je ne connais pas

Je réalise ma solitude, les yeux me brûlent par trop de pleurs versés.

Je ne sais plus trop où je suis. Je veux voir mes parents. J'ai peur, ma voix ne revient pas malgré mes cris de désespoir.

Vite je reprends mon souffle et me remets sur mes jambes.

Quelqu'un vient par ici, un bruit de pas qui se rapproche et la porte s'ouvre sur le soleil du matin. Un homme appelle ses bêtes pour les faire sortir.

Il me voit au milieu de sa bergerie et s'apprête à me demander les raisons de ma présence ici. Je dois être hagard et apeuré. Je suis terrorisé et je le regarde venir vers moi.

Très vivement, je passe près de lui et cours à toutes jambes le plus loin possible pour ne pas répondre aux questions. Maintenant, je suis surtout terrorisé de ne plus parler.

 

Au fur et à mesure de ma progression à travers les champs, les bruits du matin montent jusqu'à moi.

Il fait déjà chaud et les insectes se bousculent pour recueillir la rosée du matin dans les fleurs. Au loin, j'entends les cloches d'une église de village qui lancent à la volée leurs sons grêles.

Je ne sais quelle heure il peut être, le paysan a perturbé la fin de ma nuit, j'ai du mal à retrouver mes esprits. Je me laisse envoûté par le zézaiement du monde des herbes que j'ai si souvent observé avec...

Mon cerveau embrumé, ne réalise plus. Retrouver le chemin mais le chemin de quoi.

Où suis-je ?

 mes souliers sont dans un triste état, recouvert de boue sèche.

Je marche depuis quelques heures et chaque croisement de chemins me déroute, je sens la peur et l'angoisse qui serre ma poitrine.

Un sentier qui descend en pente très douce, dans la brume du matin, je l'emprunte et respire à petites goulées cette humidité dans la gorge qui me brûle.

Au bout du chemin, un ruisseau, je ne retrouve pas trace de ce petit cours d'eau dans mes souvenirs.

Plus je progresse, plus une brume épaisse  envahit mon esprit, je titube,

Les membres me picotent, ils  deviennent très lourds. Je sens que je perds le contrôle et l'équilibre. Je vais tomber, je tombe mollement sur l'herbe douce au bord de l'eau. C'est le néant, le trou noir profond, je m'enfonce dans l'oubli. Plus rien n'existe ... J'avais huit ans, je jouais gentiment et mon esprit s'est perdu un jour dans les méandres de la culpabilité.

 

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Je me relève, autour de moi c'est l'affolement général, on court en tous sens pour apporter de l'eau.

Marie comme d'habitude a pris les événements à bras le corps et dirige la chaîne des porteurs d'eau. Elle me regarde en coin, mélange de curiosité et de colère.

Moi, la dure vérité de mon passé me cloue toujours sur place.

 

Elle vient vers moi et prend ma main et tout en me tournant le dos se met à me tirer vers le brasier.

 

- Julien ! tu dors, regardes le désastre, fais quelque chose. Tu te remues un peu.

- Marie ... ma voix est à peine audible, mais perceptible quand même.

 

Elle se retourne, la bouche ouverte.

 

- Julien, tu as dit ... Marie ?

 

- Oui,

 

- Tu parles ? Julien tu parles ?

 

Elle pleure, elle s'agite me remorquant toujours au bout de son bras.

 

- Il parle, il a choisi aujourd'hui pour parler. Elle hurle de joie.

 

Mais Marie reprend très vite ses esprits et se remet à stimuler tout le monde.

Ce pauvre Emile court en tous sens, la solidarité autour de lui le rassure et lui prouve toute l'amitié de notre petit monde artisanal. Je reprends pied et m’active au milieu de tous. Maintenant il va falloir raconter à Marie !

 

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la voix de la thérapeute peu à peu me faire reprendre pied avec la réalité, la pluie continue de frapper doucement aux carreaux… Je viens de revivre une de mes vies.

 

FIN